les restes d'un dîner
(la dernière lettre)
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          Je vis là où l’été semble ne jamais disparaitre tout à fait. Là où le ciel, la mer et les pins figent une poésie lente et immuable. Là où le temps pose comme partout ailleurs ses rides mais passe aux héritiers la mélancolie et le charme qui naissent d’un soleil omniprésent à chaque heure de nos jours.  Je vis, au cœur de ces villes, de ces ruelles,  au cœur de ces châteaux, de ces jardins, l’impression étrange et lumineuse d’être étourdi par une saison unique, par le cours immobile d’un été sans fin.
     Dans ce calme attaché à refroidir mes veines, ta violence surgit comme un orage soudain et me rappelle qu’il n’y a que les hivers et les tempêtes qui font les marins. Sous la pluie glacée, dans le retour des brumes de ma fumée, dans ce qu’il reste de ce que nous voulions arracher, les mots cinglent, réveillent et percutent. Il n’y a jamais d’ivresse du repos sans avoir affronté quelques luttes.
     Tu courais peut-être lorsque je me suis couché. Tu rougissais sans doute lorsque j’ai pâli. Tu brûlais encore lorsque je me suis éteint.  Je vivais l’impression étrange et lumineuse d’être étourdi par le cours d’un été sans fin, et tes mots comme une gifle ont cinglé mon visage comme cette nuit-là le revers de ta main.
 
          Je te devine entre deux phrases, entre faim et satiété, l’aventureux inconstant ou l’homme sage et policé, à  la recherche d’un temps perdu, auteur affable et méconnu. Je te devine entre deux morts, la précédente et la prochaine, ému par le fatras des corps, par les salives à assécher, par le choix de n’avoir su encore briser tous les liens et chaque chaîne. Je te découvre avide et sur le fil, ivre et intranquille, dans  tes nuits américaines.
Je te ressens libre et évadé, en retraite et en cavale, noctambule dont les émotions dévalent  des rues où les sensations trainent, l’équation aux inconnues qui pourraient bien être les tiennes.  Je te ressens entre deux mondes, toujours au bout du quai, toujours en veille que tu ne tombes, dans le recul et à l’affût de ce trouble  et de ces feux qui te fondent.
Je te retrouve, nu et premier, aux sources de tes poèmes.
 
          Et si nos vies n’avaient été qu’une succession de fins de bals, des regards sous les lustres, des billets échangés, entre violence et retenue, entre sous-entendus et brèves mondanités ? Oser une danse en lumière, entre inclinations et révérences, cacher une transe dans ton ombre, entre désir et cavalcades. Il nous aura fallu hésiter et se reprendre,  taire et écrire ce qu’il y avait de plus tendre, succomber quelque fois aux jeux des  mascarades.
     Ailleurs sans doute aurions-nous été nous-mêmes, mais pourtant dans nos fuites je n’ai jamais trouvé que nos âmes étaient devenues plus sereines. Entre nous se dressera, jusqu’à la fin de notre temps, un monde ancien, un héritage, tout ce que l’on écrit mais qu’on ne montre pas, et la distance qu’entre nous impose la foule  ambitieuse et silencieuse du Beau Gotha.
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          Clair devant moi comme un soleil éternel, comme un été sans fin, tes traits n’accusent aucun regret solennel. Comme un enfant qui se regarde de loin, tu épouses mon passé pour faire renaitre à chaque regard la tendresse d’un ancien avenir : le souvenir d’un souffle, d’un rêve et de hanches, de secrets horizons qui, chaque fin de Dimanche, promettaient de se perdre dans un duel étanche.
     Fier devant moi comme un demi-dieu de sel qui fige un océan devenu lointain, tes mains s’amusent à caresser l’essentiel. Comme pour un homme lié encore à son destin, ton âme faite pour aimer doute peut-être de n’être quelque part  et se fond toujours à moi dans ses sourires. Des restes de songes, de délices et de désir soudain déambulent entre nous  et refont le chemin de ce que nous fûmes, toi et moi, dans la faim.
     Clair devant moi comme un soleil éternel, tu avoues, serein et plein de gravité, que tu courais vers moi comme vers un précipice, à l’heure où nous n’avions qu’à gravir ce qu’il y avait devant nous de charme, d’espoirs et d’années. De Vendôme à Odéon, nous avons parcouru encore le passé de nos corps, nos espoirs un peu morts mais vivaces, comme ces mots qui de pages en pages gravent dans nos livres à jamais de cette union le sang, la couleur et les traces.
 
           Nos sels ont parfumé le ciel qui balançait cruel juste à côté du temps. Nos ombres ont osé d’autres mondes jusqu’à ce que l’on tombe épuisés de néant .Il y a dans nos vies les nuages et la pluie, les saisons qui défont nos envies. Il y a ces histoires auxquelles on a pu croire et qui font un passé aujourd’hui.
     Nos yeux ont gardé les aveux qui rongeaient malheureux nos sourires élégants. Nos lèvres ont dépassé les fièvres qui couraient bien des lièvres  dans la chasse aux serments. Il y a dans nos vies des erreurs et du bruit qui font encore de nous des débutants. Il y a nos histoires sincères et illusoires qu’on raconte aujourd’hui en chantant.
      Et ce que nous sommes devenus, c’est d’être un peu plus nus face à nos océans. Et nos sels et nos ombres se mêlent et se répondent pour fêter librement ces trente ans. Et nos yeux et nos lèvres éloignés mais fidèles se touchent encore de temps en temps.
 
 
           Nous avons encore des lettres à nous envoyer, encore des phrases à inventer, dans la douceur de nuits voilées par la pudeur et les années. Je lance à tes espoirs  qu’il n’est jamais trop tard  pour  survoler le temps. Et dans les restes d’un dîner, nos vies se dressent à mesurer l’honneur des rêves qu’on a osé et ceux qu’on devra partager.
Et dans les restes d’un dîner, de quel festin as-tu le souhait ? Dévore le temps à consumer tout ce qu’il reste à déguster.
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           Mon corps n’a pas pris de plis  mais quelque rayures s’y sont drapées, au fil des nuits, quand je vois encore tout ce que je n’ai pas appris, par bonheur de garder le plaisir des erreurs et du bruit. Et si, au bout du compte, je n’ai à échanger que ma peau, que finalement tu ne me connais bien que de dos, rien ne vaut cette danse imprévue qui, comme un dernier tango, me mène à savourer pour quelques heures encore cette jeunesse qui se jette à l’eau. Rien ne vaut les nuits qui s’emballent de désir dans un premier galop.
 
          Caresse. Gifle. Ces gants qui reniflent la moindre insolence à saisir et à défaire, la moindre résistance à tarir d’une main de fer. Sourire. Morsure. Ces cordes qui assurent qu’il n’y aura aucun débat face à tes volontés, dans l’abandon d’un souffle mourant et saccadé. Salive. Souffle. Ma volonté qui s’essouffle quand s’éteint mon ego, ivre et dépossédé, quand claque le dos aux doigts du brasier. Peaux. Cuirs. Ce qu’il reste à fuir dans un jour égaré, dans la nuit qu’on tort, dans des amours serrées et la loi du plus fort.
          Sur ma lèvre inférieure, posées par la fureur d’une attraction soudaine, violente et vineuse, et dans mes cuisses pétries par tes ongles, et ta puissance aveugle et silencieuse, je compte chacune de tes entailles. Dans mon cou, comme un baiser de Lestat, gravées par un assaut gourmand, vital et acharné, et sur mon ventre, dessinées par ta langue curieuse, danseuse et déterminée, je lèche chacune de tes entailles. Sur mon épaule collée par le choc d’une lutte sensuelle, impatiente et sans retenue, et à mes pieds, portées par la dernière limite d’un geste bestial et cru, j’existe dans chacune de tes entailles.
     Pour ce qu’il reste à définir avant que je ne tombe sous tes gants et ton emprise, avant que je ne fonde dans une absence exquise, je compte, je lèche et j’existe dans chacune de tes entailles.
 
 
           J’ai l’âme du soir et le frisson ordinaire, la peau volubile et la raison vaine quand se répandent en nuits incertaines les ombres fébriles, les chansons soudaines, les paumes agiles et les lèvres souveraines, quand je te cherche dans les draps, dans une étreinte fantôme, une danse sans cavalier, dans le dialogue aphone d’une étrange intimité, dans l’inutilité singulière de ma nudité. Il y a dans ta présence une insomnie de mes désirs, la longue attente qui fait traîner les heures  d’un simple souvenir.
      J’ai l’âme au noir et la passion ordinaire, le geste malhabile et le souffle sourd quand aucun écho ne retient mes discours, ni même les mots fragiles au lever du jour, ni le temps qui file sans aucun recours, quand je te cherche dans les draps dans un duel atone, un duo démembré, dans la palette monochrome d’un peintre dévasté, dans la futilité soudaine d’un amour du passé. Il y a dans ton absence quelque chose qui fait vieillir, l’espoir et la patience d’un cœur adolescent qui voudrait devenir.
 
          Ma mémoire n’est pas pleine et laisse la place encore à quelques aventures quand je bois et que renaît aux soirs et à mes veines la chaleur qui fait de mes nuits un chant ivre et pur. Et si, au bout du compte, je caresse l’échine des chevaux,  dans une fusion de larmes et de métaux, rien ne vaut que l’on se serre encore  comme des animaux, qu’on se lèche et qu’on s’aime pour la beauté d’une course folle, d’obstacles et de sauts. Rien ne vaut le désir de nuits qui s’emballent dans un dernier galop.
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          On m’a parlé de toi. Et j’ai perdu l’équilibre dans cette rafale de vent. Je crois que c’est ce qu’il me reste de toi. Des rafales qui secouent ma peau de temps en temps. J’ai beau me dire que de guerre lasse je t’oublierai,  que le temps passe évidemment. Penser à toi, c’est penser à un automne, à moitié mort et à moitié flamboyant. Se réchauffer d’un feu de souvenirs adolescents.
     On m’a parlé de toi et j’ai perdu l’équilibre dans cette rafale de vent, comme hier ton souffle au ras de ma peau. Tu étais là pour un instant.
 
           Dans ces lignes, dans ces pages, dans ces regards qui se posent l’un sur l’autre, dans ces retrouvailles permanentes que chaque fois on attend et on redoute, qu’éclaires-tu ? La voie, un sens ou le passé ?
    Tu éclaires le temps, nécessaire assassin de fossettes légères devenues comme un sourire désarmé. Tu éclaires des sillons nouveaux qui font de mon visage l’herbier grand ouvert de mon étrangeté. Pourquoi cette lumière ? Pourquoi ainsi me dévoiler ? Pour me sortir de ma pénombre, trahir ma solitude. Donner au soleil une chance qu’il m’inonde dans la splendeur ultime de la fin de mon été.
     Dans ce lien permanent et distendu, dans ces cartes postales soudaines surgies au hasard  qui rapprochent parfois deux continents, dans l’attente d’un je ne sais quoi au fil d’un instagram qui nous relie à chaque instant, qu’éclaires-tu ?
     Tu éclaires mon regard nu. Et ce que le temps y a mis d’élégance et de déconvenues. Tu éclaires ma peau et mon histoire un instant retenues. Tu éclaires le temps et sa vertu.
 
 
             Il n’y a pas d’amour impossible. Il n’y a qu’un amour. Et le reste est un espoir qui résiste au temps, dans cette histoire, dans cette ultime lettre que je t’adresse à l’horizon de nos trente ans.
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Textes & Photos Jules C. Avril 2022